Entre dogme et hérésie: l’antijudaïsme. Le cas de l´accusation de crime rituel portée contre les juifs dans la chrétienté latine

L´attitude du monde catholique à l´égard du judaïsme n´est pas empreinte de simplicité et souvent, du point de vue de la doctrine chrétienne, elle se situe entre le dogme et l´hérésie. Ceci apparaît très nettement en ce qui concerne l´accusation de crime rituel portée par les chrétiens contre les Juifs et qui a pu autoriser l´assimilation du prétendu crime à un renouvellement de la crucifixion et des victimes aux martyrs du massacre des innocents. Cependant, à partir du Concile de Trente, l´Église romaine s´est efforcée de revenir à la saine doctrine, le point d´orgue étant constitué par le rapport de Laurent Ganganelli qui lavait les Juifs de ces accusations sans faire pour autant l´unanimité. Cette attitude n´a pas été celle de l´Église catholique polonaise où les cas d´accusations se sont répétés jusqu´à l´abolition de la torture par le roi Stanislas-Auguste mais la rumeur n´a pas disparu avant le Concile Vatican II.
Le «dogme» se définissant comme un point de doctrine établie par les autorités ecclésiastiques en vérité fondamentale et l’ «hérésie» étant un point de doctrine condamné par les mêmes autorités, comment caractériser l’antijudaïsme – point constitutif du christianisme – et ses manifestations excessives? C’est là ce que nous nous proposons d’examiner en fonction des autres points de doctrine, en prenant l’exemple d’une de ces manifestations, l’accusation de crime rituel, dans les cas où les victimes (martyrs) présumées sont béatifiées ou canonisées.

Selon l’Analyse des conciles généraux et particuliers, publié en 1773 par le R.P. Louis Richard, professeur en théologie, le martyr est «celui qui porte témoignage. On le donne par excellence à tous ceux qui souffrent la mort pour rendre témoignage à la vérité de l’Évangile […]. Il n’y a de martyrs proprement dits, que ceux qui meurent effectivement dans les tourmens, ou ensuite par la violence des tourmens qu’ils ont soufferts patiemment et librement». Plus loin, suivant Augustin, l’auteur note: «C’est la cause pour laquelle on souffre qui fait les vrais martyrs. Souffrir la mort par la main d’un tyran, qui ne la donne pas en haine de la religion, ou la souffrir par un motif humain […] ne seroit pas un martyre». Ceux qui ont souffert le martyre pour témoigner de la vérité de l’Évangile sont-ils pour autant des saints, c’est à dire, toujours selon le même théologien, «des fidèles que Dieu a admis à la participation de sa gloire dans le ciel» ?

Pour décider de la sainteté des martyrs, il faut procéder à un examen théologique rigoureux et particulièrement délicat en ce qui concerne les très jeunes enfants qui «ne peuvent encore confesser la foi pour le salut avec leur propre bouche». Au nombre des martyrs reconnus comme tels, Augustin (354-430) range les «Innocents» massacrés sur l’ordre d’Hérode lorsque ce dernier apprit qu’un «futur roi des juifs» était né à Bethléem, pourtant ils étaient encore incapables du moindre acte de foi personnel. Selon la tradition, s’appuyant sur des récits, les enfants étaient morts en témoignant des vérités des Évangiles avant même que ceux-ci fussent rédigés; la communauté chrétienne les considérait avec un grand respect puisque la naissance du Christ était la cause de leur mort.