Partage du sacré et compétition confessionnelle entre chrétiens et musulmans (Méditerranée orientale)

Lorsqu’on aborde la culture des chrétiens vivant sous l’islam, en Europe du Sud-Est ou au Proche-Orient, on est plus que partout ailleurs confronté à la question du mélange culturel et religieux, en premier lieu entre l’islam et le christianisme, mais aussi – il faut le souligner d’emblée – entre le christianisme latin et les christianismes orientaux.

Or, plus peut-être encore que dans d’autres aires géographiques, on s’est acharné dans cette partie du monde à suivre une démarche «culturaliste», ou essentialiste, cherchant à définir le noyau dur de ce qui constituerait une identité et une culture stables, aux contours tangibles, qui conditionneraient le comportement des individus qui y appartiendraient. Cette démarche est d’abord celle de théologiens et d’hommes de religion, qui, jusqu’à nos jours, occupent une place essentielle de prescripteurs dans l’histoire de chaque communauté confessionnelle et culturelle, voire nationale, de ces régions: insister sur les racines, encourager le retour aux sources, en appeler à la fidélité, définir les frontières fermes entre «nous» et «les autres», sont des opérations anciennes, mais qui se perpétuent jusqu’à nos jours. Elles ont d’ailleurs été renforcées et systématisées à partir du XVIIe siècle, à l’ère de la confessionnalisation, sous l’effet des Réformes protestante et surtout catholique, et des réactions orthodoxes puis musulmanes à celles-ci.

Mais la démarche de découper, classer, subdiviser les groupes humains et leurs caractères spécifiques a été aussi caractéristique des sciences humaines, donc de la modernité, à l’époque de la colonisation et des conflits de la décolonisation. Ethnologues et historiens se sont longtemps employés à établir des catégories et des sous-catégories de population, à dresser l’inventaire et à dénombrer les groupes minoritaires, ethniques, confessionnels, linguistiques, à en décrire les traits caractéristiques structurels et intemporels, qui les définiraient par rapport aux autres, voire en opposition avec les autres. Il est même arrivé que cette «science» anthropologique européenne contribue à construire des identités de toutes pièces, qui par la suite ont pu s’avérer meurtrières.